LES MINORITÉS MIGRANTES EN FRANCE, AU QUÉBEC ET AU CANADA : INTÉGRATION SOCIALE, ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE

RECHERCHE RÉCENTE DE JEFFREY REITZ

April 16, 2013

Dans de nombreux pays, les défis liés à l’intégration des immigrants sont largement débattus et très médiatisés dans la presse nationale, pourtant dans le cas canadien, les difficultés subies mises en avant, ont été beaucoup moins importantes. Mais est-ce que le Canada intègre vraiment mieux ses immigrants que d’autres pays, et si oui, à quoi cela tient-il? L’évidence portant sur ces questions est loin d’être claire et des comparaisons systématiques de groupes d’immigrants similaires sont nécessaires.

Ces questions en suspens sont une porte d’entrée vers des interrogations concernant l’intégration des minorités immigrantes au Canada ainsi qu’ailleurs. Le succès généralement admis de l’intégration des minorités au Canada -si surprenant lorsque comparé à d’autres contextes nationaux- a fait du Canada un cas d’exception et a soulevé un important débat. Le succès canadien est-il essentiellement dû à la sélection minutieuse de ses immigrants? Ou est-il plutôt dû à ses politiques d’intégration qui le distingue, comme le multiculturalisme et à d’autres politiques développées sur la base de son expérience en tant que « terre d’immigration »?

Les cas du Canada et du Québec requièrent clairement des considerations différentes lors de comparaisons nationales. Même si le Québec se décrit lui aussi en tant que terre d’accueil, son approche de l’intégration des nouveaux arrivants est toutefois bien différente de celle du gouvernement fédéral. Le discours québécois sur l’interculturalisme est intrinsèquement lié à l’importance donnée au multiculturalisme par le Canada, et de ce fait, réintègre l’idée que les droits des minorités sont subordonnés à la préservation de la langue et de la culture française. De plus, depuis quelques années, les débats portant sur l’immigration musulmane au Québec se sont intensifiés. Plusieurs discussions portant sur ce que devrait être les limites et les balises des accommodements raisonnables liés à la pratique de la religion musulmane – particulièrement le port du voile et l’allocation de lieux de prière- a nécessité l’action du gouvernement provincial et la mise en place d’une commission d’enquête, dont le rapport final, le rapport Bouchard-Taylor, a été déposé en mai 2008.

Ces débats ont été remarquablement similaires à ceux observés en France, où une longue et plus profonde expérience avec l’immigration musulmane a révélé de sérieux problèmes d’intégration reflétés notamment par la détresse économique et la violence associée aux banlieues. Les débats publics portant sur le port du voile et les pratiques religieuses en France semblent avoir fourni un modèle pour pareils débats au Québec. Plusieurs ont suggéré que ces tendances reflètent une certaine sensibilité française distincte à l’immigration, influencée par un modèle politique républicain et une emphase sur la laïcité qui sont souvent synonymes d’exclusion ou d’assimilation du point de vue des immigrants. Ainsi, en considérant le caractère distinctif du Canada et du Québec, la comparaison avec la France devient fascinante. Dans son approche et sa compréhension de l’immigration musulmane, le Québec ressemble-t-il plus au Canada ou à la France? Et quels impacts, s’il y en a, ces différentes approches ont-elles sur l’intégration des immigrants de chaque région étudiée?

Une comparaison systématique de la France, du Québec et du Canada est donc rendue nécessaire et c’est sur quoi le nouveau projet de la « Munk School’s Global Migration Institute» se penchera dans les prochaines années. Dirigé par le Professeur Jeffrey G. Reitz, professeur Robert F. Harney à the Munk School, en collaboration avec Patrick Simon de l’institut National d’Études Démographiques (INED) à Paris, le projet compare l’intégration musulmane en France à celle au Canada et au Québec et a pour but de démêler les principaux facteurs influençant celle-ci. Le projet est financé par une bourse du centre de recherches en sciences humaines du Canada (2012-2016) alors que le professeur Reitz est détenteur de la bourse Marie Curie Internationale (2012-2014) de la Commission européenne. Il travaille présentement en collaboration avec l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

Cette étude est la première à ce jour qui tente de comparer et d’analyser des questions importantes portant sur l’immigration au Québec et en France, tout en reconnaissant les ressemblances et différences entre le Québec et le reste du Canada. La recherche compare systématiquement le degré d’intégration sociale, économique et politique des immigrants musulmans dans les trois contextes et tente d’évaluer l’impact et la signification d’un nombre élevé de facteurs qui pourraient expliquer les possibles différences et similitudes. Certains des facteurs pris en compte incluent (i) les caractéristiques propres des immigrants, (ii) les politiques publiques et modèles nationaux ou approches de l’intégration des immigrants, (iii) les relations intergroupes dans les communautés immigrantes, et (iv) les facteurs institutionnels comme les structures du marché du travail. À quel point sont-ils importants, et comment interagissent-ils dans les impacts sur l’intégration des immigrants?

Cette étude ira au-delà des controverses médiatiques et polémiques afin d’enquêter sur les résultats au niveau de la communauté. Plusieurs sources de données et approches de recherches seront utilisées. Premièrement, l’étude comparera deux importants sondages nationaux portant sur les relations inter-ethniques. Dans le cas français, la recherche Trajectoires et Origines, historique pour son importance, conduite par une équipe de l’INED incluant le Dr. Simon, sera utilisée. Cette recherche, la première en son genre en France, est très similaire à l’enquête sur la diversité ethnique produite par Statistique Canada, permettant ainsi de faire des comparaisons des plus pertinentes. Ces deux enquêtes contiennent d’importantes quantités de données sur les minorités musulmanes, autant de première que de seconde génération, ainsi que sur la population en générale. Ces sources seront complétées avec les résultats des World Values Surveys ainsi que des sondages et études portant sur les minorités musulmanes au sein de chaque pays. Finalement, des groupes de discussion entre musulmans et non-musulmans à Paris, Toronto et Montréal seront organisés. Ces groupes permettront d’apprécier les relations intergroupes, ainsi observées dans des conditions pratiquement naturelles.

En mettant l’accent sur les relations intergroupes, cette étude adopte une compréhension plus large de l’intégration, comprenant les dimensions sociales, économiques et politiques. Ces dimensions incluent la confiance dans les institutions, les réseaux sociaux, l’identité, la participation à la vie associative, la perception des discriminations, la participation électorale, les revenus d’emploi ainsi que les expériences liées aux inégalités de genre, tout en prenant en compte les comportements et la croyance religieuse. L’étude cherche aussi à comprendre les interactions entre l’intégration musulmane et les caractéristiques de la société d’accueil, par exemple les attitudes et valeurs de la population, les structures institutionnelles comme le marché de travail et les politiques publiques. Finalement, les chercheurs mesureront à quel point les caractéristiques distinctives des immigrants influencent l’intégration à la société d’accueil. Par exemple, la plupart des musulmans français sont originaire du Maghreb alors qu’au Canada anglais, ils viennent majoritairement du Pakistan et d’autres pays Arabes. Au Québec, les immigrants musulmans proviennent autant de ces deux régions. Les origines géographiques sont liées à des niveaux d’éducation et des origines socioprofessionnelles distinctes. Enfin, la recherche examine l’interaction entre ces différents facteurs à travers le temps.

Les résultats de cette étude très attendue seront utiles aux universitaires, décideurs et aux personnes politiquement engagées. Le professeur Reitz a l’intention de diffuser les résultats à travers un atelier de travail et une conférence, ainsi que de publier un document de politique publique, des articles académiques, et un livre une fois le projet abouti.